"Plaire à tout le monde,
c'est plaire à
n'importe
qui."
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Sacha Guitry
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Photo : Jenny Tarasaki
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HUMOUR
"La beauté touche les sens
et le beau
touche l'âme."
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Joseph Joubert Pensées
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FILM : "Le soliste"
Et c’était reparti pour un tour.
Un tour, c’était une façon de parler… En fait, ils continuaient à essayer de monter tout droit. Ils avaient dû faire une vingtaine de pas, à peine. A grand peine ! Elle s’épongea le front dans le creux de son bras droit, s’arrêta, le regarda et essaya de l’intéresser à autre chose qu’à ce goudron brûlant qui leur apprenait la surface très exacte de tous leurs pieds.
- Et Thomas, comment va-t-il ?
Le garçon avait bien compris qu’elle essayait de lui faire oublier un peu la pente. Il fût donc très poli :
- Tu sais, Thomas, il dit qu’à l’école on n’apprend pas grand’ chose…
- Ah bon ! Il en sait des choses, ton Thomas.
- Ouais. Il dit que la moitié des trucs qu’ils nous disent, il les comprend pas. Et que la moitié qui reste ne lui sert à rien. Thomas, il m’a dit qu’un jour il serait camionneur.
- Camionneur ?
A cet instant presque précis, une voiture passa et remplaça quelques terribles moments le parfum des mures par une odeur qui ressemblait à celle que l’on pourrait apprendre après l’explosion pacifique d’un camion-citerne chargé de tous les sens, en plein cagnard, après que son chauffeur eût préalablement exagéré sur la quantité de pastis absorbée, et ce dans une profession où il est très dangereux d’abuser. Et surtout de tout.
- Ouais, camionneur qu’il a dit, Thomas.
Thomas, il a dit que les mots qu’on nous apprend, c’est juste pour dire aux autres ce que tu veux dire. Il m’a dit que lui "une tape sur l’épaule, un gentil coup de poing bien placé et même un sourire, c’est vachement mieux et beaucoup plus direct et honnête"
"Tu parles pas de toi et donc t’échanges !».
Tu sais, tous ces gens-là, à l’école et qui nous coûtent des heures, et bien, ils sont grands, eux. Et ben, des fois y pleurent aussi. Cà prouve bien qu’ils nous apprennent des choses qu’ils n’ont pas compris. Sinon, ils sauraient…
- Tu m’as bien dit que tu voulais être instit. ? Compris ou comprises ?
- Ouais. Mais si c’est pour répéter les mêmes bêtises… Tu comprends ? Thomas, il a pas tort. Il me dit souvent « tu vois, çà, c’est ma force » et alors, il lève le bras vers le ciel, et « çà, c’est ma faiblesse » et alors, il se fiche une sorte de coup de poing sur son cœur à lui.
Il est pas méchant, Thomas, tu sais…
- Tu ne veux pas que l’on s’arrête un tout petit peu. On est jeudi.
- T’as vu, t’as dit : « on est jeudi ». Moi je sais bien qu’on n’est pas jeudi. Je sais qu’on est là sur cette pente, tous les deux. C’est pas « jeudi ». On est nous, tu comprends…
Tu veux qu’on redescende ?
- Non, pas vraiment. D’abord, on dit pas « redescendre ». On dit : « laisse-moins respirer un peu. »
Le garçon pensait que, quand il serait plus grand et que ses bras seraient beaucoup plus longs, il pourrait un jour l’embrasser, car le tour de poitrine de la mère le gênait beaucoup. Il n’arrivait pas, et ce depuis toujours, à faire se rejoindre ses petites mains et tous ses doigts très fins derrière son large dos.
Il s’était demandé depuis deux ou trois ans si elle était trop forte des poumons ou du cœur. Il était persuadé que c’était du cœur. Elle avait un très gros cœur et, parfois aussi, un cœur trop gros.
Il l’avait surpris un jour à pleurer comme une madeleine à qui on vient d’apprendre que plus jamais personne ne viendra prendre sa tête avec tous ses cheveux longs dans le plus profond d’un cou, d’un cou d’homme ; et surtout dans le creux d’une épaule presque plus profonde que celle de Thomas.
Des fois, l’amour, c’est comme une longue pente que les grands qui n’ont pas appris à grandir sont obligés de « redescendre » sans jamais avoir pû apprendre à en caresser le début du sommet…
« Il avait pas totalement tort », Thomas…
(Qu’il n’ait jamais eût totalement tort, Thomas, n’aurait jamais rien changé à tous leurs chagrins.)
La forte pente était toujours dans l’attente, mais s’imposait.

(à suivre)
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Photo : arrow734
La mère commençait à grand peine à reprendre son souffle.
Et le gamin-garçon-des-couvreurs-de-toutes-leurs-couleurs-de-tous-leurs-destins se disait :
- il faut que je comprenne
- ouf, ouf, laisse-moi respirer.
La pente était bordée de deux rangée, mélange de mures – mais seulement en été – et de gravier. Au milieu, on sentait bien le goudron chaud, ce courant de l’asphalte, ce regard puissant des mots, ces rêves dont on s’enduit, ces nuits où plus une seule couverture ne suffit plus à tous nous recouvrir.
- Tu sais, les mots ne sont qu’une suite de voyelles, voire de consonnes.
- Ouais, mais moi tu sais, j’y comprends rien à tous tes mots. C’est trop plein de tout çà. Ta pente, tu vois, çà pèse à peine cinq voyelles et consonnes. Cà pèse une pente, à tout casser. Mais çà me pèse déjà une tonne…
Thomas était toujours aussi au bas du village, tout comme aussi proche d’un profond soleil couchant. Thomas avait dit au garçon un jour, alors qu’ils apprenaient les prémices de la vie, sous de vastes pommiers en fleur :
- Tu sais… (il commençait par imiter la mère, c’est-à-dire son océan à lui, au garçon) : ce ne sont pas les mots qui comptent, ce sont nos voyelles, nos consonnes et nos émotions.
Pour un mec qui était tombé de son arbre en pleurant pour s’être cassé une de leurs branches….
La vieille, acceptant enfin de s’accepter, dit au gamin, à l’audition de cette confidence :
- Ouais, t’as pas tort (elle avait, cette océane, l’art de la courte syntaxe et de la belle sémantique)
- Ouais, t’as totalement tort non, mais jamais bien plus… (le garçon n’y a jamais rien compris, à cette délicate et malpropre interjection)
La pente était rude, et, quant à lui, son « totalement », pas trop inconvenant ni inconvénient.Quatorze heure trente. Et le soleil ne manquait pas de les leur rappeler.
- C’est le plus pur des instants qui te rapprochent de la vie. Tout simplement parce que tu sais qu’à quinze heures, ou t’es mort, ou bien t’es encore en vie.
Ils avaient installé, sur les bords de la pente, des buissons ; ces buissons de ceux qui te rappellent tous les muriers. Tu prends un cageot. Et tu cueilles. La vielle s’essoufflait à nouveau, le garçon reprenait des forces et Thomas restait en bas. Il était rigolo Thomas. Il savait les mots. Il savait les voyelles, il savait les consonnes, il savait construire les mots.
La pente semblait les attendre - quoique Thomas n’aimait pas trop attendre -. C’était surtout la notion du tendre qui s’affichait à devoir le perturber et le persécuter. Tous autant qu’ils étaient : la mère, le garçon, Thomas, les consonnes, les voyelles, la syntaxe, la sémantique, la pente et les autres, ils se savaient exister. Et ils s’existèrent. Et la forte pente s’ensuivi et les y conduit.
(à suivre)
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